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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

BAN KI-MOON, DES NATIONS UNIES À LA MAISON BLEUE

 

Le secrétaire général des Nations Unies se pose en sauveur de la Corée du Sud. A-t-il les moyens d'en être le nouveau président? Rien n'est moins sûr.

 

Le 12 janvier à 17h30, sur un vol d'Asiana Airlines, Ban Ki-moon s'est posé à Séoul. Le secrétaire généréral des Nations Unies, dont le mandat a expiré le 31 décembre 2016, rentre chez lui après dix ans passés à la tête de l'organisation. Il ne le dit pas ouvertement, mais il est clairement candidat à la présidence du pays.
"Je suis prêt à me sacrifier pour mon pays", avait-il déclaré le mois dernier à New-York devant les correspondants de la presse sud-coréenne aux États-Unis. "Si ce que j'ai vu, appris et ressenti en tant que secrétaire général des Nations Unies peut aider à développer la Corée du Sud, je relève le défi".
Le procès en destitution de la présidente Park Geun-hye, privée de tout pouvoir, laisse le pays dans le chaos. Accusée d'avoir transmis des données confidentielles à Choi Soon-sil, sa meilleure amie mais en réalité une sorte de gourou, et de l'avoir laissé extorquer de l'argent auprès de grands groupes industriels pour financer d'obscures fondations, Park revendique son innocence. Elle affirme que ces allégations contre elle ont été fabriquées et assure que les méfaits qui lui sont reprochés ont eu lieu "sans sa connaissance", selon ses avocats. La Cour de justice doit décider si elle destitue ou non la présidente avant le mois de juin, mais cette dernière semble décidée à n'assister à aucune audience, comme elle en a le droit.
Tempête politique
Pour Ban Ki-moon, il s'agit de la "plus grosse tempête politique depuis la guerre de Corée". La population toute entière "est frustrée et en colère contre l'absence totale de morale" au sein du gouvernement.
Surtout populaire chez les personnes âgées, l'ancien secrétaire général des Nations Unies était en tête du dernier sondage de l'institut Real Meter, avec 23,3% des intentions de vote, devant le parti d'opposition de centre gauche. Si, comme on lui en prête l'intention, le parti au pouvoir, le parti Saenuri, décide de soutenir Ban, il aurait donc toutes les chances de rester à la tête de l'État. Mais pour un proche conseiller de Ban Ki-moon, ce dernier veut chercher à former une alliance politique la plus large possible.
L'anguille insaisissable
Seulement en a-t-il vraiment les moyens? Surnommé "l'anguille insaisissable" pour sa capacité à se faufiler entre les écueils et à contourner les obstacles, Ban, à 72 ans, est lui-même impliqué dans un scandale de corruption. Selon l'hebdomadaire coréen Sisa-in, il aurait reçu de l'ancien patron du fabricant de chaussures Taekwang, condamné pour évasion fiscale et pour avoir versé de l'argent à plusieurs hommes politiques, 200 000 dollars en liquide en 2005, alors qu'il était ministre des Affaires étrangères, puis 30 000 dollars en 2007, alors qu'il venait de prendre la tête des Nations Unies.
Une accusation qui n'est pas de nature à calmer la rue. Mais au-delà, les affaires et la suspension de Park pèsent lourd sur l'économie du pays. Les entreprises reportent leurs investissements et leurs prises de décision. Les dépenses de consommation pourraient également s'affaiblir, note l'agence Moody's.
Restructurations
L'indice du moral des ménages est tombé à son plus bas niveau depuis sept ans et demi.
La restructuration de la construction navale risque de peser sur l'emploi cette année. Les trois géants du secteur, Hyundai Heavy Industries, Daewoo Shipbuilding et Samsung Heavy Industries ont perdu 7,3 milliards de dollars l'an dernier. Leurs carnets de commandes sont au plus bas depuis 13 ans. Tous réduisent leurs objectifs. Hyundai Heavy ne prévoit plus que 9,5 milliards de dollars de commandes contre les 19,5 milliards initialement prévus. Daewoo Shipbuilding n' a obtenu que 1,5 milliards de dollars de nouveaux contrats l'an dernier, loin de son objectif de 6,2 milliards. Daewoo Shipbuilding a vendu plusieurs filiales et son immeuble de Séoul et cherche un accord avec ses créanciers pour ne pas être retiré de la bourse.
Et le transport maritime ne va pas mieux. Hanjin Shipping, placé en redressement judiciaire en septembre dernier, a vendu ses principaux actifs, mais ses dettes restent trop élevées. Le groupe risque d'être liquidé. Hyundai Merchant est sous le coup d'un plan de redressement imposé par ses créanciers.
Rassurer les étrangers
Le ministre de la Stratégie et des Finances, Yoo Il-ho, assure que les "fondamentaux économiques" de la Corée du Sud sont assez "solides pour surmonter les difficultés actuelles". Et d'ajouter "nous surmonterons la situation de destitution intelligemment". Mais il s'agit surtout de rassurer les investisseurs étrangers que les 372 milliards de dollars de réserves de change du pays ne suffisent pas à convaincre.
Yoo, cité par l'agence de presse Yonhap, tient encore à rappeler que la Corée a traversé une situation similaire en 2004, lorsque le président Roh Moo-hyun avait été écarté du pouvoir pendant deux mois. "Nous étions parvenus à stabiliser rapidement les marchés financiers et des changes. L'économie a continué à prendre un nouvel élan après avoir traversé une crise".
Mais le gouvernement, lui, ne prévoit plus désormais qu'une croissance de 2,6% en 2017, contre 3% attendus jusqu'à présent. Et si les exportations du pays devraient encore croître de 2,9% cette année, la Maison bleue, l'équivalent de l'Élysée, redoute que les politiques protectionnistes défendues aux États-Unis, conjuguées à la concurrence croissante de la Chine et du Japon ne constituent de gros risques pour le commerce extérieur de la péninsule.
La menace Trump
Non seulement Donald Trump inquiète parce qu'il veut faire payer plus pour le maintien des troupes américaines dans les pays étrangers comme la Corée du Sud et le Japon, mais encore il dénonce les accords de libre-échange et laisse entendre qu'il pourrait les renégocier.
Dès que la Cour constitutionnelle aura confirmé, si elle le fait, la destitution de Park Geun-hye, la Corée aura 60 jours pour élire un nouveau président. C'est peu.
Ban Ki-moon, fraîchement débarqué des États-Unis, coupé de son pays depuis 10 ans, n'ayant plus ses repères dans les arcanes politiques de la péninsule, aura-t-il le temps de s'imposer. Rien n'est moins sûr.
 
 
Arnaud Rodier, janvier 2017