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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

AMITIÉS PARTICULIÈRES EN CORÉE DU SUD

 

La présidente Park a-t-elle imposé sa volonté aux grands conglomérats, ou ces derniers ont-ils devancé ses désirs? C'est toute l'ambiguité des relations entre le pouvoir et les affaires en Corée du Sud.

 

Park Geun-hye est bel et bien entre le marteau et l'enclume. La présidente de la Corée du Sud n'a plus que trois solutions. Soit elle démissionne volontairement, soit elle refuse, mais le parlement peut la destituer, soit elle négocie un accord avec ce dernier mais n'a plus aucun pouvoir.
"De toute manière, le scandale soulève la question de la qualité des institutions coréennes et de la gouvernance du pays qui pourraient affecter sa croissance à long terme", tranche le cabinet britannique d'analyse financière Capital Economics.
L'avocat de madame Park, Yoo Yeong-ha, a tout fait pour gagner du temps. Le parquet voulait interroger la présidente le 16 novembre. Il a réussi à repousser le rendez-vous au 18, puis à la semaine suivante. De là à penser que Park cherche à fuir la justice, il n'y a qu'un pas. C'est en tout cas ce que dénonce l'opposition.
Vieux démons
Les manifestations se multiplient à travers tout le pays. Près de 74% de la population pense que la présidente doit démissionner ou être destituée par l'Assemblée nationale. Sa cote de popularité est tombée à 5%. Celle de son parti, le parti conservateur Saenuri, est au plus bas. On parle déjà de ses successeurs potentiels, parmi lesquels le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-moon, dont le deuxième mandat à la tête de la prestigieuse organisation s'achève fin décembre 2016.
La championne de l'économie créative et des start-up, sur lesquelles elle comptait pour redresser le pays, est brutalement rattrapée par les vieux démons de la Corée du Sud, les tout puissant "chaebols", les conglomérats, qui font la pluie et le beau temps entre le pouvoir et les affaires.
Le siège de Samsung a été perquisitionné. Le géant de la téléphonie mobile aurait versé 15,8 millions d'euros à la supposée gourou et confidente de madame Park, Choi Soon-sil, ou à ses fondations douteuses.
Millions de dollars
Son agence publicitaire, Cheil Worldwide Inc., où ont été saisis des disques durs et des livres comptes, aurait financé la formation équestre de la fille de Choi, Chung Yoo-ra, pour qu'elle participe en bonne position aux jeux olympiques de Tokyo en 2020.
De même le président du groupe Lotte, Shin Dong-bin, le vice-président de Samsung Electronics, Lee Jay-yong, le président de Hyundai Motor, Chung Mong-koo et d'autres dirigeants, comme ceux du groupe Hanwha, ont été entendus par le parquet.
Il cherche à établir si Park Geun-hye a fait pression sur les industriels pour les inciter à verser des millions de dollars aux fondations de sa conseillère et amie. Au total les "chaebols" auraient dépensé près de 65 millions d'euros.
Mais, en Corée du Sud, le chef de l'État a-t-il les moyens d'imposer quoi que ce soit aux grands industriels? Bien sûr que non.
Véritable puissance économique
Les "chaebols", ces conglomérats familiaux, sont nés au début des années 60, orchestrés par le dictateur Park Chung-hee, le père de l'actuelle présidente, afin de sortir le pays de la misère et d'en faire une véritable puissance économique, enfin dégagée de l'occupation japonaise.
Le gouvernement leur a garanti des conditions financières et bancaires hors du commun, une fiscalité privilégiée, des lois du travail sans contrainte. Et le miracle a eu lieu. La Corée du Sud est devenue un grand pays industrialisé. Un pays où les chefs d'entreprise pèsent plus lourd que le chef de l'État.
Les familles fondatrices de ces groupes continuent de contrôler des empires via des participations croisées totalement opaques et profitent de leur taille pour investir dans tous les secteurs de l'économie.
Elle entretiennent, à coup de milliards, des relations très étroites avec tous les partis politiques sud-coréens. Elles financent les campagnes législatives et présidentielles. Elles font et défont les alliances. Pas un homme public ne peut s'en passer.
Par la barbichette
Madame Park n'a certainement rien imposé aux "chaebols". Ce sont plus vraisemblablement ces derniers qui ont devancé ses désirs. Et elle s'est faite manipuler. Dans la pure tradition du pays. Un prêter, un rendu. Je te tiens, tu me tiens par la barbichette.
Aujourd'hui, la Fédération des industries coréenne (FKI) souligne que "beaucoup d'entreprises estiment qu'il est difficile d'établir des plans d'affaires en raison de l'augmentation des incertitudes en Corée du Sud et à l'extérieur". De son côté, le gouverneur de la Banque de Corée (BOK), promet de "prendre les mesures nécessaires pour stabiliser les marchés en cas de volatilité".
L'une et l'autre évoquent l'impact sur les marchés de l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Mais tous deux se gardent bien d'incriminer les conséquences du scandale Park. Trop sensible.
Park Geun-hye, à un an de la fin de son mandat de présidente, est plus seule que jamais.
Le parquet l'interrogera, tout comme il enquête sur les "chaebols", pour la forme. Rien d'autre.
Et le ballet des amitiés particulières entre le pouvoir et les entreprises pourra continuer comme avant, que le chef de l'État soit de droite ou de gauche.
 
 
 
 
Arnaud Rodier, novembre 2016